• L'Arbre - Livre 1-Chapitre 1- L'Arbre

    La complainte de l’arbrisseau

    Je veux un coin de terre,

    Un jardin rien qu’à moi,

    Un trou pour mes racines,

    De l’eau pour m’abreuver !

     

    Ici, je désespère,

    En moi grandit l’effroi

    Et l’angoisse me mine

    De mourir prisonnier !

     

    J’attends comme mes frères

    Le client idéal

    Qui rêve de planter

    Un arbre en son jardin.

     

    Qu’il vienne et me libère

    De ce carcan fatal !

    Je voudrais voyager

    Car tel est mon destin. 

     

    Galoper sous la terre,

    Vers le ciel m’élancer,

    Écouter les messages

    Que m’apporte le vent,

     

    Découvrir les mystères

    Du Monde, sans bouger.

    Ainsi l’arbre voyage :

    Immobile, en rêvant.

    A-M Lejeune

     

    L’Arbre

     

    C’est le printemps. Dans la Jardinerie, à la périphérie de la grande ville, on respire mal. Trop de monde, trop de bruit. Ça braille et ça piaille si fort que c’est à peine si j’entends encore le chant des oiseaux et les soupirs du vent.

    Il faut dire que nous autres végétaux - les arbres surtout - nous avons l’ouïe ultra sensible, si fine que le langage des humains devient vite pour nous une véritable cacophonie. S’il n’y avait que cela ! Mais en plus, ils pensent ! Et ce magma fluctuant en perpétuelle fusion que nous percevons nous est plus bruyant encore que leurs paroles ! Hélas ! Il nous faut bien les supporter puisque d’eux dépend notre survie. Surtout ici. Sans eux nous risquons de demeurer prisonniers de ce goulag, traîtreusement dissimulé sous le joli nom de Jardinerie. Dans cette grande surface consacrée au jardinage et au plein air, on nous retient entravés dans des pots en plastique, esclaves condamnés à être vendus ou à mourir.

    Comme les autres, j’attends !

    Mes racines me font mal. Comprimées dans une motte de terre ridiculement petite, emprisonnées dans un récipient trop étroit, elles me brûlent tant elles aspirent à s’étendre confortablement.

    Je suis jeune encore. Mon tronc est grêle, mes branches fragiles. Je rêve de grandir, de laisser courir librement mes pieds dans les profondeurs accueillantes de la terre nourricière. Je rêve d’élever ma tête vers les hauteurs infinies du ciel.

    Près de moi, docilement alignés, mes frères aussi frémissent d’impatience et pleurent en silence, taisant aux humains qui bavassent l’intolérable douleur de leurs pieds entravés.

    Comme moi, ils végètent en attendant de vivre.

    Comme moi, ils tendent vers les chalands la verdeur de leurs bras enjôleurs. Ils aguichent, fanfaronnent, frôlent savamment, prennent la pose avantageuse. Les troncs un peu tors se redressent un instant. Les branches fatiguées secouent leur torpeur. Les feuilles ternes se refont une beauté, leur verni ravivé par les arrosages réguliers qui nous sont prodigués quotidiennement.

    Ceux d’entre nous dont la pendante mollesse et le teint fané n’attirent que des regards apitoyés ou méprisants et de cruels qualificatifs du style : tordus, rabougris, moches ou pire, malades, ceux-là sont condamnés impitoyablement. Un jour ou l’autre, ils seront arrachés et jetés au fumier ou transformés en bûcher et réduits en cendres. Certes, ils nourriront la terre mais ils seront morts !

    Moi je veux vivre ! Je veux que l’on me plante, que l’on me regarde pousser en s’extasiant à chaque printemps de la vigueur de mes repousses. Je veux grandir, grossir, m’enfoncer dans la terre, m’élancer vers l’azur ! Pour cela, je dois d’abord quitter ma prison dorée. M’évader ! Pour cela, il faut que quelqu’un me choisisse et paie le prix de ma liberté puis m’emmène enfin loin d’ici.

    J’étouffe, j’ai peur, je ne veux pas mourir !

    Je suis un arbre. Enfin, tout au plus un arbrisseau à l’aube de sa vie pour dire la vérité. Peu importe le nom écrit sur l’étiquette attachée à l’une de mes branches, je suis un arbre ! Ma place n’est pas ici. J’ai besoin d’espace et d’air pur pour m’épanouir pleinement. Je rêve d’un grand trou, profond et confortable, empli de bonne terre pour y étaler mes racines douloureuses.

    Il y a bien quelque part un être humain qui comprendra d’instinct en me voyant que je suis son arbre. Exactement celui qu’il lui faut pour embellir le triste horizon de son univers de béton, une promesse de vigueur, un avenir de verdure éternellement renouvelée. J’habillerai son jardin trop vide, je l’égayerai du chant des oiseaux qui nicheront dans mes branches. Il existe sûrement celui qui ne se contentera pas de me toucher distraitement sans même m’octroyer un vrai regard, sans se douter que l’indifférence, la main qui se retire, les pas qui s’éloignent, c’est chaque fois l’incommensurable douleur de millions d’espoirs déçus. Je suis aux aguets, j’écoute. Je respire l’ambiance. Je capte les pensées des acheteurs potentiels. Je trie, écartant d’office ceux qui ne viennent que pour les plantes ou les fleurs, ignorant purement et simplement les promeneurs du dimanche qui ne sont venus que pour passer le temps. Seuls m’intéressent ceux qui veulent un arbre.

    Soudain, je frémis et je tremble d’excitation dans mon minable bout de terre. Mes racines atrophiées s’étirent désespérément…

    Elle est là avec son compagnon…Elle veut un arbre pour son jardin. C’est un désir si puissant qu’il ne souffre aucun délai ! Elle ne veut plus voir cet affreux mur au fond qui barre son horizon, qui l’enferme et l’oppresse. Elle veut de la verdure, de la vie, de la beauté pour cacher toute cette laideur ! Elle hésite encore et ça agace l’homme.

    - On avait dit un saule pleureur nain ! Rappelle-t-il.

    - C’est vrai, acquiesce-t-elle, mais regarde, les cèdres bleus sont si beaux !

    - Chers surtout ! Sois raisonnable, viens !

    Résignée, elle le suit.

    - D’accord chéri, on y va ! Après tout, tu as raison, comme toujours ! Un saule pleureur nain, c’est idéal comme parasol !

    Ils sont passés devant moi sans me voir. Ils sont déjà partis. Leurs pas s’éloignent et je suis si mortifié que leurs pensées m’échappent. Je n’entends plus rien, je suis devenu aveugle à tout ce qui m’entoure. Seul un parfum léger flotte encore autour de moi, enivrant témoignage du passage éclair de la divine inconnue…

    Je pleure.

    Elle veut un arbre, moi c’est Elle que je veux !

    Quand elle m’a frôlé, déesse indifférente et belle, ma sève s’est mise à bouillir. Elle a fusé dans mon corps de la plus vigoureuse branche à la plus infime radicelle. J’aurais voulu m’arracher du conteneur et courir derrière elle, la rattraper.

    Lui dire…

    Pauvre idiot d’arbre que je suis ! Qu’aurais-je pu lui dire ? Que je crève de jalousie parce qu’elle ne m’a pas regardé et qu’elle me préfère un misérable saule nain ? Que je les hais soudain ces maudits arbres ? Que dès que je l’ai aperçue…

    Foutaises !

    La journée s’étire, interminable ! Les piétinements incessants m’irritent et me fatiguent. Je me sens moche, minable et résigné. Demain…Peut-être…Quelqu’un d’autre…

    Non ! Pourquoi me leurrer ? Ce sera Elle ou personne ! Elle me manque déjà plus que mon jeune cœur d’arbre ne saurait l’exprimer.

     

    Le soir est venu. Dans la jardinerie silencieuse où tout semble endormi, un bruissement s’élève, enfle…La rumeur circule.

    Je le savais. Ici, rien ne demeure secret bien longtemps. Mes vibrations émotionnelles, si fortes et soudaines, si incongrues, ont été perçues, analysées, discutées par toute la végétation empotée. Fleurs et plantes, arbustes et buissons, chacun y va de son commentaire :

    - Pauvre cloche ! Qu’est-ce que tu t’imaginais hein ? Qu’elle allait se pâmer à tes pieds peut-être ?

    - Non mais ! Tu t’es bien regardé nabot ?

    - On aura tout vu ! Un abîme de connerie végétale !

    - Pleure pas petit ! Tu l’auras un jour ton bout de jardin !

    - Eh ! Réfléchis ! Elle a peut-être un chien ? Il t’aurait pissé dessus !

    - Quelle idée extravagante pour un arbre que de s’amouracher d’une humaine ! Tu es devenu fou gamin !

    Choqués, abasourdis, indignés, moqueurs ou compatissants, d’un unanime cri ils condamnent cet amour naissant qu’ils jugent contre-nature.

    De cette cascade de sarcasmes, je n’ai presque rien entendu. Seule la réflexion désabusée d’un énorme rhododendron croulant de fleurs pourpres, planté là pour le décorum et qui ne rêve cependant que de changer d’horizon, retient mon attention et me console quelque peu :

    - Il n’y avait pas de saules. Ils sont repartis sans rien. Elle était très contrariée. Sûr qu’elle le voulait son arbre ! Fallait l’entendre !

    Je reprends espoir. La sève à nouveau circule calmement dans mes veines. Ils reviendront. Elle veut un arbre, elle me voudra. Il faut que ce soit moi ! Il faut qu’elle me veuille comme je la veux !

    Elle…

    Je n’entends plus les moqueries stupides des hôtes de la Jardinerie. Je suis tout à mon rêve de liberté. Tout entier à mon inavouable fantasme…Foudroyé !

    Cette humaine dont les pieds au contraire des miens ne sont pas prisonniers de la terre et se meuvent sans contrainte, cette femme à la silhouette élancée, aux membres déliés, à la longue chevelure couleur de soleil, cette merveilleuse créature au sang rouge et chaud qui est la sève des Hommes et de la plupart des Animaux, cette femme, que dis-je ? Cette déesse, m’a touché en plein cœur. Mais je ne suis qu’un arbre, un tout petit arbre amoureux. Comment une humaine pourrait-elle me comprendre ? Pourtant, celle-là n’est pas tout à fait comme les autres.

    Très peu d’humains sont enclins à penser que les Végétaux vivent, de façon différente évidemment mais qu’ils vivent cependant au même titre qu’eux ou la gent animale. Et quand je dis vivre, je ne parle pas de simplement pousser ! Déjà qu’ils n’accordent aux bêtes - comme ils les appellent péjorativement - que l’instinct. Pas d’intelligence bien sûr ! Et naturellement, pas d’avantage de sentiments ! Alors par quel miracle pourraient-ils imaginer un seul instant tout le potentiel des créatures du monde végétal ? Pourtant, les fleurs, les plantes, les arbres, ressentent comme eux le plaisir et la douleur, la joie et le chagrin, l’amour et la haine, la quiétude et la révolte…Comme eux, ils rêvent, communiquent…

    Comme eux, ils pensent !

    Elle fait partie de cette minorité qui croit tout cela possible et même certain. Sans la moindre preuve mais de toutes ses forces, elle y croit ! Ainsi, aux sceptiques qui se rient de ses convictions, elle affirme que notre Mère Nature nous a faits tous égaux devant la vie et que tous, créatures parmi les créatures de Dieu, si tant est qu’un Dieu existe, nous possédons une âme. En conséquence de quoi, que nous soyons Hommes, Animaux ou Végétaux, nous avons les uns envers les autres devoir sacré de protection et de respect. Elle déteste les clichés tels que « savoir y faire avec bêtes et gens » ou « avoir la main verte », car dit-elle, dans la vie tout est question d’amour plus que de savoir faire.

    Elle possède cette intelligence vraie, si rare, faite de compréhension pour les êtres et les choses de ce monde. Dotée d’une intuition peu commune, elle intègre des vérités inaccessibles à tant d’autres. Elle sait parce qu’elle aime !

    Elle sait mais elle n’en a pas encore vraiment conscience, sinon elle pourrait comprendre pourquoi moi, l’Arbre, j’ai pu saisir si rapidement tous les aspects de sa personnalité humaine. Il ne m’aura fallu que cette infime seconde durant laquelle nous nous sommes croisés pour la jauger. Désormais, je sais tout d’elle ! Ô oui, j’en sais plus sur elle qu’elle n’en connaît elle-même et je l’aime ! C’est elle que je veux !

    Je suis intelligent ! Ce n’est pas vantardise de ma part ! Je le suis tout comme mes frères et sœurs en végétation. Il faut avouer que nous avons le temps, tout le temps pour apprendre et comprendre, enracinés que nous sommes dans la terre.

    Incapable de bouger et d’aller chercher ailleurs le savoir, je le puise d’où je suis, là où il se trouve : dans les constellations, dans les ondes magnétiques, dans l’air et dans le vent, dans les nuages chargés de pluie qui circulent d’un bout à l’autre de la Terre, dans la poussière que les tempêtes apportent parfois de si loin, dans les chants des oiseaux, dans les souvenirs des arbres et des plantes exotiques ramenées de pays lointains et enfin, dans les circonvolutions tourmentées et inextricables du cerveau humain…Ainsi, chaque jour qui passe enrichit mes connaissances. Je suis un voyageur immobile !

    L’Homme a toujours cru pouvoir cultiver l’Arbre, alors qu’en vérité, l’Arbre se cultive seul. Dans la nature sauvage, nous poussons sans contrainte depuis la création du monde. Nous pourrions apprendre aux humains plus de choses qu’ils n’en liront jamais dans les livres qu’ils fabriquent en nous détruisant par millions !

    Mais pour l’heure et en dépit d’un si grand savoir pour un si jeune âge, je n’en suis pas moins doublement prisonnier  d’une motte de terre exiguë et d’une déesse faite femme…

    ©Anne-Marie Lejeune

    [A suivre]                                                                                                             [Précédent]

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  • Commentaires

    6
    Vendredi 12 Août à 11:24

    Coucou Anne Marie

    J'adore ! Je suis revenue sur ton blog ce matin pour lire le début de ta nouvelle... et suis tjrs sous le charme. 

    Tu as du être un arbre dans une vie antérieure ! Magnifique... 

    Bisous

    5
    Lundi 8 Août à 22:46

    Bonjour ma douce amie Anne-Marie

    C'est vraiment un très, très beau poème et une superbe de belle histoire sur l'arbre, quelle grande imagination !  J'adore !!!

    J'espère que tu vas bien ? Tu as toujours encore ta belle écriture, c'est bien  !

    Je sais combien cela est valorisant lorsque l'on a en plus de beaux commentaires

     

    Moi j'ai un peu recommencé à écrire et faire du graphisme

    Mais ma peine cependant est encore là...

     

    J'espère que tu réussis à passer au travers des grosses chaleurs, moi j'essaie tant bien que mal, je mets la clim et le déshumidificateur. Mais c'est ce taux d'humidité élevé qu'on a toujours et qui nous épuise plus vite.

     

    Je t'embrasse en te souhaitant une belle semaine

    Jane

    4
    Dimanche 7 Août à 11:28

    Quelle coïncidence, hier, nous sommes allés chez Truffaut à Amiens. C'est dingue le nombre d'arbres qu'il y a là-bas, je n'avais pas pensé à leur souffrance en attendant la quiétude d'un jardin.

    Bon dimanche.

    3
    Dimanche 7 Août à 09:46

    L'essentiel c'est de laisser l'arbre qui en nous en bonne santé 

    Bonne journée dominicale 

    2
    Dimanche 7 Août à 03:41
    colettedc

    Bonjour Anne-Marie,

    Qui sait, peut-être reviendra-t-elle ou quelqu'un parmi tant d'autres. qui le combleront de bonheur !!! C'est ce que je lui souhaite de tout

    Bon dimanche,

    Bisous

    1
    Dimanche 7 Août à 00:37

    Certes, on ne peut tout acheter, tout planter chez soi, on fait des choix, souhaitons-lui un "foyer" où il fera bon grandir... amitiés, JB

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