• L'Arbre -Livre 1- Chapitre 2 - L'Arbre

                                           

    Les jours se sont succédé…Ô l’insupportable lenteur du temps qui passe !

    Elle n’est pas revenue. Je désespère de la revoir jamais.

    Les autres se sont lassés. Les lazzis ont cessé.

    Certains d’entre nous sont partis vers des cieux plus cléments. Les malades ont été sacrifiés ou vendus à prix sacrifiés pour les moins atteints. Je suis toujours là ! Quand une autre main que la sienne me touche, je me crispe. Je rétracte mes branches et mes racines se tordent d’angoisse. Je tremble d’appréhension qu’une autre qu’Elle ne me choisisse et ne m’emporte. Je guette son pas, sa voix, son parfum inoubliable. Je ne sens plus ni la pluie ni le vent ni le soleil. Indifférent à tout, je me laisse aller. Si Elle ne revient pas, je vais mourir et je finirai sur le bûcher. Qu’importe, sans elle, déjà je me consume !

    Non ! Ce n’est pas vrai ! Je ne veux pas mourir !

     

    Soudain, je frémis et je tremble tout comme la première fois. Elle est là de nouveau, avec cet homme qu’elle appelle chéri, son mari !

    Ils ont cherché ailleurs et n’ont pas trouvé. Ils espèrent que cette fois sera la bonne. Pour elle c’est certain, saule ou pas, elle ne repartira pas sans son arbre. Rien ni personne ne pourra la faire changer d’avis. C’est aujourd’hui ou jamais ! Le mur au fond de son jardin est devenu peu à peu hideuse muraille qu’elle ne peut plus voir en peinture. Ce rose infâme lui donne envie de vomir !

    - D’accord chérie ! Tu vas l’avoir ton arbre, c’est promis !

    Elle file sans l’attendre vers le parterre des saules.

    - Il en reste quelques uns, lui a dit le vendeur. Du moins y en avait-il encore ce matin.

    Elle marche devant son mari, pressée. Ses pieds divins martèlent impatiemment le sol dallé de la Jardinerie. Elle passe près de moi, me frôle une fois encore sans me voir… Non ! Elle se ravise, revient sur ses pas, s’arrête…

    - Viens voir chéri, ils sont beaux ceux-là ! C’est quoi ?

    Elle se penche vers moi, déchiffre mon nom sur l’étiquette et le prix à payer pour ma liberté.

    - Tu as vu, c’est chouette comme arbre ! Et pas si cher que ça !

    Il regarde vite, pas vraiment intéressé et l’entraîne loin de moi.

    - Allez, on y va ! Si tu t’arrêtes à tout bout de champ, on ne s’en sortira jamais ! Viens !

    - J’arrive, j’arrive ! Tu sais chéri, juste au cas où…En deuxième choix bien sûr ! J’aime bien ce genre -là aussi !

    - On verra. Le vendeur a dit qu’il y a des saules nains cette fois, alors on s’en tient à ce qu’on a décidé !

    Une boule d’angoisse grossit au fond de mes entrailles. Ça ne sera pas encore pour cette fois. En mon for intérieur je hurle d’impuissance et de frustration. Maudits saules, maudit bonhomme ! Dire qu’en elle mûrissait l’idée de changer d’avis et que c’est sur moi qu’elle se penchait, intéressée ! J’ai envie de crier :

    - Ne cherchez plus ! Prenez-moi ! Je suis celui qu’il vous faut !

     

    Ils sont à l’autre bout de la jardinerie. Je capte intensément les sentiments contradictoires qui les agitent. Lui est très déçu, elle à peine ! Le dernier saule nain vient de trouver acquéreur juste sous leur nez. À quelques secondes près, ils auraient pu l’avoir.

    - C’est ta faute aussi, ronchonne-t-il vindicatif. Toujours à traînasser. Si tu ne t’étais pas arrêtée tout à l’heure, il aurait été à nous !

    Il est furieux, vexé, irrité plus que de raison. Son air renfrogné devrait la rebuter, voire l’inquiéter. Elle sourit cependant, presque satisfaite même d’avoir été devancée par ce charmant vieux monsieur aux cheveux blancs et à l’air très doux qui vient de partir avec l’objet de leur convoitise.

    - Chéri, c’est ridicule ! Tu ne vas pas en faire une maladie tout de même ! On va acheter autre chose, c’est tout !

    - On avait dit un saule pleureur nain ! S’entête-t-il boudeur, énervé, pire contrarié par la bonne humeur et la résignation suspectes de sa femme.

    - On avait dit, on avait dit ! Je me fiche de ce qu’on avait dit ! Moi, je veux un arbre et n’importe lequel fera l’affaire ! Tu as promis !

    - On pourrait attendre encore un peu. Dans quelques jours, peut-être… Insiste-t-il têtu.

    - Ah non ! Tu ne vas pas te débiner ! Chose promise, chose due. Je veux planter un arbre au milieu de mon jardin et je veux le faire aujourd’hui !

    Il est bien obligé de la suivre tandis qu’elle revient vers moi comme une flèche.

    Elle est décidée à réaliser ce rêve qu’elle entretient depuis qu’ils ont emménagé dans cette résidence pavillonnaire sans âme. Une de ces nombreuses cités-dortoirs qui poussent comme des champignons un peu partout. Celle-ci comme tant d’autres, véritable petite ville dans la ville, est issue des plans d’un architecte sans imagination, au service d’un promoteur immobilier rapace dont le seul but était de remplir l’espace de maisons uniformes. Un maximum de maisons afin d’y caser un maximum de gens. Surtout une occasion juteuse de se faire un maximum de fric !

    Il n’y a que très peu d’arbres là-bas. Très peu de verdure en fait ! Quelques parterres de fleurs, quelques parcelles de gazon, quelques arbustes rachitiques qui ne parviennent pas à masquer la laideur des murs rose sale et des toits gris ardoise. Les pavillons, tous semblables, sont alignés strictement, comme au garde à vous, le long des trottoirs bien propres qui bordent les rues macadamisées. Le lopin de terre exigu dont ils bénéficient est cependant l’un des plus grands. Elle en a fait son jardin fleuri, son coin de paradis personnel dans l’univers de béton qui la cerne. Un univers-prison concrétisé par le haut pignon sans fenêtre de la maison qui clôt un bout de sa minuscule propriété, à la distance réglementaire autorisée au centimètre près de sa haie de verdure. C’est toute cette laideur rose qu’elle veut cacher en plantant un arbre.

    Ce sera aujourd’hui ! C’est maintenant !

    Elle est là. Si près de moi que je pourrais la toucher si j’avais des mains. Je m’enivre de sa présence, de son parfum. Elle se penche…

    - Finalement, j’aime assez ceux-là ! Assure-t-elle.

    Il est prêt à partir. Elle le retient par la manche.

    - Regarde ce vert superbe ! Il n’est pas ordinaire, tu ne trouves pas ?

    - Vert, c’est vert ! Bougonne-t-il, pas convaincu.

    - Ah non ! Il y a des tas de nuances. Celui-là tire légèrement sur le bleu.

    - Bof ! Marmonne-t-il, têtu.

    - Tu as promis, rappelle-toi ! Alors cesse de bouder et aide moi plutôt à choisir.

    - Bon, d’accord ! Mais dépêche-toi si tu veux qu’on le plante aujourd’hui.

    Ils refont un tour, examinent, jaugent… Elle prend son temps, ce sera le plus beau ou rien.

    - Alors ? Tu te décides ? On ne va pas y passer la nuit tout de même ? S’énerve-t-il.

    - J’en veux un qui soit droit et bien feuillu.

    - Ils sont tous pareils ! Allez, active !

    Déjà, il s’éloigne en continuant à maugréer contre ces « bonnes femmes capricieuses qui changent d’avis plus vite qu’elle ne changent de petite culotte ! » Il a horreur de perdre son temps mais plus que tout, il déteste être manipulé, contraint de céder juste pour avoir la paix.

    Elle a effectué un tour complet et se retrouve devant moi, elle m’observe attentivement, caresse mes branches… C’est doux ! Et si bon ! À nouveau, je frémis.

    - En fin de compte, c’est celui-là le mieux, il a belle allure ! Et en plus, c’est le premier que j’aie vu. Eh, chéri, ça y est j’ai choisi ! Je le prends !

    - Pas trop tôt ! Embarqué, c’est pesé ! On y va ! Conclut l’homme fatigué, au bord de la colère.

    J’ai du mal à croire en ma bonne fortune. Je ne commence à réaliser ce qui m’arrive que lorsqu’ils me séparent des autres…Je suis soulevé, posé sur un caddie, emporté, payé, installé de guingois à l’arrière de leur voiture…

    Tout s’est passé si vite que j’en suis étourdi, quasi anesthésié et cependant, tout au fond de moi, fou de joie.

    Nous partons…Je pars. Enfin !

    Je lance un dernier cri silencieux vers mes frères encore captifs dans la jardinerie. Un cri de joie, un cri de victoire, un cri d’adieu !

     

    [A suivre]                                                                       

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  • Commentaires

    5
    Vendredi 12 Août à 00:15

    Waouuuh, Anne-Marie, quel horreur de mec ! Je donne pas cher de leur couple... Ce n'est pas un arbre, aussi beau soit il, qui pourra sauver leur couple !

    Auront ils un enfant qu'il la traitera tjrs aussi mal ! Cet homme là a un égo surdimensionné et je ne l'aime guère ! Il est tellement imbu de lui-même, se croit il omnipotent ? 

    Bon, je crise ! Mais tellement bien décrit !!!

    Bisous

    4
    Mardi 9 Août à 11:30

    Enfin une nouvelle vie qui commence, il en a eu de la chance !

    Bon mardi.

    3
    Mardi 9 Août à 05:10

    Waouh 

    Enfin ...

    Bonne journée à toi 

    Bises 

    2
    Mardi 9 Août à 04:04
    colettedc

    Super, Anne-Marie !!! Il a gagné, elle l'a choisi lui et lui seul !!!

    Je relaxe !!!

    Bonne semaine. Gros becs

    1
    Mardi 9 Août à 02:32

    Ouf, il en a fallu du temps et des discussions, mais là.... il a été choisi... à suivre, amitiés JB

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