• L'Arbre -Livre 1- Chapitre 4

    Insensible et besogneux, inlassablement le Temps s’égrène.

    Je pousse…

    Elle me regarde grandir avec amitié, humilité, envie aussi…Non, je n’extrapole pas ! Il ne s’agit pas là, de l’interprétation abusive et subjective d’un « arbrelet » amoureux. Je sais hélas mieux qu’elle ce qu’elle ressent !

    Comme ailleurs, dans leur petite maison la vie suit son petit bonhomme de chemin, sereine et calme en apparence. Aussi paisible en surface qu’une eau dormante sous laquelle, à l’abri des regards, grouillent une faune et une flore ignorées de tous.

    Il est souvent sur la route, sa profession de VRP multi cartes l’exige. En fait, depuis quelque temps, il multiplie les déplacements alors que rien ne l’y oblige réellement. Loin de chez lui, absorbé par son travail, il a moins de mal à supporter le terrible vide de sa vie, le non moins terrible et inexorable vide du ventre de sa femme.

    Seule, comme trop souvent, elle l’attend. Il ne veut pas qu’elle travaille. Il a besoin qu’elle soit là, belle et disponible quand il rentre. D’ailleurs, il a décrété que son salaire, très confortable, suffit largement à les faire vivre tous les deux. Chaque jour, dévorée d’inquiétude, elle se ronge les ongles en guettant son retour, affolée dès qu’il oublie de la prévenir d’un retard ou d’une absence plus longue que prévue.

    L’absence… De jour en jour c’est cela qui meuble sa vie. Seule l’affectueuse présence du chat en comble un peu la douloureuse vacuité.

    Elle n’a que de rares relations de voisinage qu’elle entretient plus par politesse que par goût. Le temps d’un café ou d’un thé, elle écoute d’une oreille distraite les bavardages potiniers de ses invitées sans y participer vraiment. Derrière les propos futiles et insipides ou les commérages de quartier, derrière le ton sirupeux de ces dames, elle ne devine que trop bien la curiosité malsaine et les questions informulées qu’elles se posent à son sujet :

    « Où donc est votre mari aujourd’hui ? »

    «  Ça ne vous gêne pas qu’il soit si souvent parti ? »

    « Quand allez-vous vous décider à avoir un bébé ? ».

    Ces  charmantes  femmes, toutes nanties de bambins morveux et turbulents, prises quasiment à plein temps – en dehors de la sacro sainte pause café – entre les couches, les devoirs, le ménage, la lessive et la popote, n’en ont plus guère pour se pomponner, aussi la jalousent-elles férocement pour sa bonne mine, sa chevelure blonde et parfumée, son teint de rose qui ne doit pourtant rien au maquillage, la sveltesse de sa taille et le chic de ses vêtements. Elles ignorent que leur hôtesse se moque éperdument de son allure et de sa mise. Elles sont totalement inconscientes du fait que seuls son charme et sa naturelle beauté, sa merveilleuse silhouette, lui confèrent cette élégance innée, non pas le contenu de sa garde-robes qui n’a rien que de très ordinaire.

    Tout miel et tout fiel, on sourit devant elle, on jase dans son dos.

    La rumeur insidieusement entretenue par ces chères amies, lui prête de nombreux amants.

    « Quand le chat n’est pas là, la souris danse ! »

    « Ben voyons ! Pourquoi elle se priverait cette bêcheuse ? »

    «  Pour sûr ! C’est une sacrée pimbêche ! Faut la voir se pavaner en ville ! Elle a que ça à faire tiens ! »

    « Pas de môme dans les pattes, elle a tout le temps pour frétiller du cul au nez de tous les mâles en rut du patelin ! »

    «  Elle a pas intérêt à tourner autour de nos hommes cette aguicheuse ! »

    Persiflent ces dames.

    Et bla bla bla ! Et bla bla bla ! Minaude-t-on en dégustant ses petits fours, tandis que dans le secret des cœurs on crève d’envie, on la fustige, on distille le venin qui tue !

    Pour les hommes, tous, qu’ils soient célibataires ou non, jeunes ou mûrs, elle est le fantasme classé X qu’ils se passent et se repassent sur l’écran pourpre de leurs rêves érotiques. Ceux qu’ils font en dormant comme ceux qu’ils entretiennent tout éveillés, grimpés sur leurs épouses ou sur leurs maîtresses qu’ils besognent en ahanant, l’esprit tout empli d’elle. Elle excite tellement leur libido qu’ils se disent même entre eux qu’elle serait capable de retourner un pédé ou de réveiller les ardeurs d’un vieillard agonisant.

    Quand elle se promène en ville, elle marche les yeux baissés pour ne plus voir ces regards qui la déshabillent ostensiblement. Elle croit entendre les pensées lubriques de certains braves pères de famille, tandis que leurs épouses furieuses les tirent discrètement par le bras en leur assénant à mi-voix de vigoureuses mises en garde.

    On pourrait lui pardonner sa solitude, sa stérilité, l’en plaindre même en affectant des mines de circonstance et un ton doucereux mais on ne peut lui pardonner ni sa grâce altière ni sa beauté sans artifice ni surtout le désir et l’envie qu’elle suscite malgré elle. Nul, homme ou femme, ne songe un instant à franchir la distance qu’elle met entre elle et les autres sans même s’en rendre compte.

    Celui ou celle qui oserait, découvrirait aussitôt que la rouerie et les turpitudes supposées de cette femme, tout ce dont on l’accuse sans preuves, tout ce qu’on clabaude à qui mieux-mieux à son sujet, tout cela n’est que calomnie.

    Alors qu’on la dit hautaine, provocante, hypocrite, garce, elle n’est que douceur et vulnérabilité. Sous le masque, elle est aussi fragile et limpide que l’eau d’une source cristalline qu’un rien peut troubler. Ces grands yeux d’azur, ce front haut et pur, n’abritent aucune noirceur. Cet air lointain qu’elle arbore si souvent et que l’on croit être de la fierté mal placée, n’est en fait que l’expression des tourments qu’elle ne parvient pas à cacher. Mais nul ne le devine sauf moi.

    Elle ne se confie à personne, pas même au chat qui demeure cependant le seul être vivant à qui elle parle pour meubler ses trop nombreux moments de solitude. Si elle vient parfois s’asseoir près de moi dans le jardin, elle n’a pas encore compris ce que je suis pour elle et ce qu’elle représente pour moi. Quand, appuyée contre moi, adossée à mon tronc rugueux, elle ressasse de sombres pensées, elle est à cent lieues d’imaginer combien sa tristesse me torture, combien ses pleurs coulent en moi, instillant en mon âme leur mortel poison.

    Je lance en vain vers elle des signaux qu’elle ne capte pas. Chaque jour qui passe, elle s’enferme d’avantage en elle-même.

    Je désespère.

    Pourrai-je jamais la joindre, fusionner avec son esprit opacifié par les soucis ? Elle demeure sourde à mes constants appels. Murée dans ses tourments, elle refoule sa nature profonde et ses capacités de perception.

    - Mon Dieu, écoute ma prière ! Quelqu’un m’aimera-t-il enfin pour ce que je suis ? Implore-t-elle.

    « Touche- moi ! » Lui dis-je. Mais elle ne m’entend pas.

    « Touche-moi vraiment et tu sentiras les pulsations désordonnées d’un cœur qui ne bat que pour toi ! » Mais ces battements fous, elle ne les entend pas.

     

     

     

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  • Commentaires

    6
    Jeudi 11 Août à 23:37

    Coucou Anne Marie

    Très beau texte ! Et tellement humain ! Les pensées négatives, les ruminations influent sur l'âme et le corps et elle va finir par tomber malade... Comme le dit si bien Jill Bill, il lui faudrait un travail qui la rassure et lui fait retrouver son estime de soi... Je trouve son mari bien égocentrique ! Se rend il compte à quel point sa femme s'étiole ? Ou veut il une potiche à la maison tout comme à l'époque des gynécées  ? 

    ça va mal tourner !

    Merci bcp Anne Marie, superbement écrit !!!

    Bisous

    5
    Jeudi 11 Août à 17:09

    Une grande  émotion dans cette belle histoire

    Superbement bien écrit

    Bisou Anne-Marie, bonne journée

    Jane

    4
    Jeudi 11 Août à 14:16

    Beaucoup de solitude, mais aussi beaucoup de jalousie de la part des autres femmes, pas facile ce rôle de femme au foyer. 

    Bonne journée.

    3
    Jeudi 11 Août à 03:49

    Une femme soumise s'ennuie dans l'âme 

    Bonne journée 

    Bises 

    2
    Jeudi 11 Août à 00:04

    Il faudrait passer outre à la requête du mari et prendre un travail qui lui occuperait l'esprit et les mains, pauvre arbre qui tente d'en faire son ami... amitiés, JB

    1
    Mercredi 10 Août à 22:24
    colettedc

    Bonsoir Anne-Marie, la pauvre, elle ne durera pas longtemps comme cela, hélas ! Son désespoir va en venir à son comble si, ce n'est pas déjà amorcé ...

    Bonne fin de soirée,

    Bisous

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